La Chine hors les murs : le secteur éolien

Cet article est extrait de ma contribution à l’étude « La Chine hors les murs » publiée par le Comité National des Conseillers du Commerce Extérieur de la France en février 2014.

Le cas éolien se présente dans un contexte différent de celui du solaire. Fin 2012, la Chine était le premier pays en terme de puissance éolienne avec près de 27% du total mondial cumulé (75 GW sur 282, l’Union Européenne représentant dans son ensemble 106 GW[i]) et ce sont près de 40% des nouvelles capacités mondiales qui y ont été installées au premier semestre 2013[ii]. Une politique volontariste, plus axée sur le développement de capacités industrielles que sur la production d’électricité, s’est mise en place avec la Loi sur les Energies Renouvelables de 2005. De nombreuses entreprises se sont rapidement développées en utilisant des technologies d’entrée de gamme acquises auprès de firmes occidentales. L’exigence d’un certain pourcentage de contenu local jusqu’en 2009 a en outre entrainé l’apparition d’une filière locale de composants[1] et également poussé certains fabricants étrangers à s’installer en Chine[2]. Cependant, pour certains composants à haute valeur ajoutée[3] la Chine reste encore dépendante de l’étranger[iii]. Les plus grosses sociétés ont toutefois mis en place une stratégie, plus ou moins aboutie, d’intégration verticale.

Les stars chinoises de l’éolien, au premier rang desquelles Sinovel et Goldwind, ont donc prospéré sur un marché intérieur dopé par une politique gouvernementale favorable, dont le taux de croissance annuel moyen entre 2006 et 2011 frôlait les 90% contre 26,5% pour l’ensemble du monde[iv]. En 2010, ces deux sociétés, cotées depuis 2011, réalisaient 99% de leur chiffre d’affaires (respectivement 3,3 et 2,8 milliards de dollars) en Chine. Parmi les autres fabricants notables de turbines de grande puissance, on trouve Mingyang et Envision, autres « pures players » privés, et des branches ou filiales de grands groupes industriels comme Sewind (filiale de Shanghaï Electric), Sany, ou encore les sociétés d’état XEMC, United Power (filiale de la compagnie d’électricité Guodian) et Dongfang.

siège GoldwindSiège de Goldwind à Pékin

Le terrain de jeux chinois a cependant atteint une saturation temporaire notamment à cause de l’insuffisance du réseau électrique qui limite l’aménagement des sites les plus intéressants et, comme pour le solaire, d’un afflux incontrôlé de concurrence : en 2011, d’après le patron de la société espagnole Gamesa, on dénombrait dans le pays au moins 85 fabricants d’éoliennes[v].

En 2012, les principales sociétés chinoises qui paradaient auparavant en haut des classements en parts de marché ont donc perdu de leur superbe. Selon les chiffres de MAKE Consulting, Sinovel occuperait la neuvième place et Goldwind la septième[vi] alors que l’année précédente elles étaient respectivement deuxième et troisième. On avait même prêté un temps à l’une et l’autre l’intention de racheter le leader mondial Vestas[vii]. A la fin de l’année dernière pourtant, leurs résultats apparaissaient mauvais surtout pour Sinovel qui affichait des pertes de 100 M$ et un chiffre d’affaires divisé par 5 par rapport à 2010. Goldwind, encore bénéficiaire, voyait le sien baisser de 35% sur la même période. Cette dernière entreprise apparait malgré tout bien armée pour reprendre le leadership dans les années qui viennent.

Il leur faut donc aller chercher la croissance à l’extérieur, ce qu’elles ont commencé à faire avec le soutien de lignes de crédit de plusieurs milliards de dollars accordées par CDB[4] et ICBC[5]. Les nouveaux marchés sont en ligne de mire (Brésil, Afrique du Sud, Inde, Pakistan, Australie, Europe de l’est, Arabie Saoudite…) mais les volumes envisageables dans les pays occidentaux restent beaucoup plus importants à court terme.

L’année dernière, Goldwind a réalisé près de 12% de ses ventes hors de Chine. Sinovel avait de son coté annoncé son intention de réaliser 50% de son chiffre d’affaires à l’export en 2015, mais ses efforts ont été entravés par ses difficultés financières, que la direction a frauduleusement cherché à dissimuler[viii], et les suites de procédures judiciaires dont la société est aujourd’hui l’objet. Elle se serait rendue coupable de piratage à grande échelle envers son fournisseur américain de systèmes de contrôle AMSC, acculant quasiment ce dernier à la faillite[ix]. Un accord cadre signé en 2011 pour la fourniture de 1GW de turbines au développeur irlandais Mainstream Renewable Power est aujourd’hui abandonné à cause de cette affaire. En 2013, Sinovel a fermé huit implantations commerciales : Etats-Unis, Belgique, Italie, Canada, Grande-Bretagne, Roumanie, Pologne et Australie. Seules lui restent la Turquie et l’Espagne[x].

Le principal argument des firmes chinoises reste financier. Leurs éoliennes ont longtemps pâti d’une réputation de mauvaise qualité, confortée par une série d’accidents touchant à la conception, à la construction, à la mécanique ou encore au système électrique[xi]. Le service de maintenance reste également à améliorer. Mais leurs coûts de fabrication leur permettent d’arriver sur les marchés avec un avantage prix[xii]. Certains industriels occidentaux -Vestas, Gamesa, Alstom…- ont d’ailleurs ouvert en Chine des sites de production pour des systèmes complets ou des composants pour pouvoir rivaliser. Atout supplémentaire : les offres de financement proposées aux acheteurs par les fournisseurs chinois grâce aux banques partenaires (« buy chinese, borrow chinese»). Cela est particulièrement vrai dans les pays en développement qui ne correspondent pas toujours aux conditions du financement international. Ainsi, Goldwind, Sany et Dongfang possèdent-elles des chantiers en cours en Ethiopie, une des têtes de pont chinoises en Afrique, grâce au soutien de la China Exim Bank[xiii].

Pour gagner des marchés à l’étranger, Sinovel, Goldwind et les autres promettent parfois de localiser la fabrication. Sinovel a promis une usine à la Grèce, suite au partenariat signé avec la compagnie publique d’électricité Public Power Corp. . En 2012, pour obtenir un contrat de 1 milliards de dollars en Turquie, elle a également accepté qu’une partie de la construction ait lieu sur place. Lors l’acquisition de 21% d’Electricité du Portugal (EDP) par China Three Gorges Corp. (CTGC), Goldwind dont CTGC est actionnaire, s’était engagée à construire un site de fabrication dans ce pays, mais semble aujourd’hui trainer les pieds[xiv]. En attendant, avec EDP et sa filiale spécialisée dans le renouvelable EDP Renovaveis dont CTGC a pris 49%, Goldwind pourra bénéficier d’ouvertures sur le marché brésilien, le plus important des émergents avec un objectif de 7GW pour 2016.

Comme pour le photovoltaïque, certains fabricants commencent à développer, financer et parfois exploiter eux-mêmes des projets à titre de démonstrateurs, notamment dans les marchés occidentaux qui vont encore représenter les plus gros volumes pendant quelques années (exemple de Goldwind en Australie[xv] et aux Etats-Unis[xvi]). L’une des raisons en est que dans les pays occidentaux, les financements ne sont accessibles qu’avec des certifications garantissant la bonne qualité du matériel, que ne possèdent pas la plupart des produits chinois. Goldwind vient cependant de faire tomber cette barrière aux USA en satisfaisant aux critères du « Commercially Proven Status in North America » établis par la société de consulting GL Garrad Hassan, une reconnaissance de fiabilité pour ses produits[xvii].

Plus généralement, il reste encore des progrès à faire sur le plan de la certification. On constate par exemple que très peu d’éoliennes chinoises sont validées dans la liste officielle du bureau de certification DNV GL[xviii]. Mais les choses évoluent : le centre chinois de certification de Pékin (Beijing’s China General Certification Center) a signé un accord avec l’organisme allemand TÜV Rheinland, pour que leurs certifications respectives en matière de générateurs éoliens soient équivalentes dans tous les pays. Goldwind, encore elle, est la première entreprise chinoise à obtenir cette double certification[xix].

A moyen terme, il ne faut donc pas miser sur une pérennisation du retard technologique des industriels chinois. Ils investissent beaucoup dans la R&D et n’hésitent pas à profiter du savoir-faire étranger, soit en rachetant des acteurs innovants, soit en développant des partenariats. Envision possède un centre de recherche au Danemark où elle peut attirer les meilleurs talents de l’éolien. XEMC possède depuis 2009 la société hollandaise Darwind spécialisée dans les turbines pourvues de générateurs à aimants permanents et entrainement direct, qui représentent probablement l’avenir de la filière offshore[6]. Goldwind est majoritaire chez l’allemand Vensys, qui maitrise la même technologie. La société MingYang prépare des éoliennes offshore bipales de 6 et 12MW, selon le design mis au point par la société allemande Aerodyn[xx]. Il est cependant probable qu’ils resteront encore quelque temps au second plan sur les systèmes de monitoring, contrôle, optimisation et automatisation qui deviennent aujourd’hui des éléments incontournables de rentabilité.

Prototype offshore bipale MingYang AerodynPrototype d’éolienne offshore bipale MingYang/Aerodyn (Photo : Aerodyn)

En conclusion, il semble que les industries chinoises des énergies renouvelables soient aujourd’hui essentiellement dans une posture de conquête des marchés extérieurs, condition sine qua non de pérennisation de ces filières surcapacitaires. La rationalisation du secteur par la diminution du nombre d’acteurs, des coûts de production toujours compétitifs, la fiabilisation des produits, les investissements en R&D et le soutien d’un puissant système financier étatique constituent les principaux atouts que la Chine va maintenant jouer pour asseoir sa domination dans la compétition mondiale.

 


[1] Ainsi la société China High Speed Transmission Group, enregistrée aux iles Cayman, détient-elle aujourd’hui environ 25% du marché mondial des boites de vitesses pour éoliennes

[2] Par exemple la société danoise LM pour les pales ou SKF pour les roulements

[3] Par exemple : paliers d’arbre de rotor, convertisseurs électriques, systèmes de contrôles

[4] China Development Bank

[5] Industrial & Commercial Bank of China

[6] Les générateurs à entrainement direct sont capables d’accepter des vitesses de rotation variables ce qui élimine le besoin d’une boite de vitesse. Le poids ainsi gagné permet d’envisager de plus grandes éoliennes atteignant ou même dépassant la puissance unitaire de 10 MW, particulièrement adaptées à l’offshore. Leur maintenance est également simplifiée.


[i] “2012 European Statistics“, European Wind Energy Association (http://www.ewea.org/fileadmin/files/library/publications/statistics/Wind_in_power_annual_statistics_2012.pdf)

[ii] “2013 Half Year report “,World Wind Energy Association (http://www.wwindea.org/webimages/Half-year_report_2013.pdf)

[iii] “China Wind Energy Outlook 2012“, LI Junfeng et al.

[iv] “Gear up for growth: the global wind energy market”, Worldwind Technology, 22/02/2013 (http://www.windpower-international.com/features/featurewind-turbine-gearbox-market-direct-drive-globaldata/)

[v] “A Gale-Force Storm”, Caixin Online, 05/02/2012,
(http://english.caixin.com/2012-05-02/100385748.html?p2)

[vi] “Top Wind Turbine Supplier Of 2012: Vestas Or GE?”, North American Windpower, 26/03/2013 (http://www.nawindpower.com/e107_plugins/content/content.php?content.11295)

[vii] “Goldwind and Sinovel look into buying Vestas”, cleanbiz.asia, 17/04/2012 (http://www.cleanbiz.asia/news/goldwind-and-sinovel-look-buying-vestas#.UnNk-hDpzIQ)

[viii] “Sinovel ordered to set record straight”, Global Times, 14/04/2013 (http://www.globaltimes.cn/content/774773.shtml#.UneJuRDpzIQ)

[ix] “China’s Sinovel Charged by U.S. With Stealing Trade Secrets”, Bloomberg Businesseek, 27/06/2013 (http://www.businessweek.com/news/2013-06-27/china-s-sinovel-charged-by-u-dot-s-dot-with-stealing-trade-secrets-1)

[x] “Sinovel Wind shuts four overseas subsidiaries”, chinadaily.com.cn, 09/07/2013 ( http://usa.chinadaily.com.cn/business/2013-07/09/content_16751841.htm)

[xi] ”Wind Power Incidents in China: Investigation and Solutions”, Powermag.com, 04/01/2013 (http://www.powermag.com/wind-power-incidents-in-china-investigation-and-solutions/?pagenum=1)
[xii] ”China Targets GE Wind Turbines With $15.5 Billion War Chest” Bloomberg, 14/10/2011
(http://www.bloomberg.com/news/2011-10-13/china-targets-ge-s-wind-turbines-with-15-5-billion-war-chest.html)
[xiii] “China builds power and influence in Ethiopia”, windpowermonthly.com, 26/08/2013 (http://www.windpowermonthly.com/article/1208796/china-builds-power-influence-ethiopia)
[xiv] ”Portugal presses CTG over projected Goldwind plant”, windpowermonthly.com, 17/09/2013
(http://www.windpowermonthly.com/article/1212169/portugal-presses-ctg-projected-goldwind-plant)
[xv] “China’s largest global wind energy operator builds NSW wind farm”, The University of Sidney China Studies Center, juillet 2012 (http://sydney.edu.au/business/__data/assets/pdf_file/0008/160847/case-study-china-wind-energy-nsw-wind-farm.pdf)
[xvi] “Algonquin in talks to buy Illinois wind farm from Goldwind”, plats.com, 20/11/2012 (http://www.platts.com/latest-news/electric-power/charlottesvillevirginia/algonquin-in-talks-to-buy-illinois-wind-farm-6841579)
[xvii] “Goldwind achieves ‘Commercially Proven Status’ in North American market”, Yahhoo! Finance, 10/09/2013
(http://finance.yahoo.com/news/goldwind-achieves-commercially-proven-status-172500718.html)
[xviii] http://www.gl-group.com/pdf/Wind_Turbines.pdf
[xix] ”TÜV Rheinland and the CGC Work Together on Innovative Certification to Aid Renewable Energy Companies in Developing Global Markets”, tuv.com, 13/10/2013
(http://www.tuv.com/en/greater_china/about_us_cn/press_3/pressreleases_gc_en/news_content_en_173253.html)
[xx] “Ming Yang working on 12MW offshore turbine” , WindPower Monthly, 11/07/2013 (http://www.windpowermonthly.com/article/1190352/ming-yang-working-12mw-offshore-turbine)
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La Chine hors les murs : le secteur photovoltaïque

Suntech Power

Façade du siège de Suntech Power à Wuxi

Cet article est extrait de ma contribution à l’étude « La Chine hors les murs » publiée par le Comité National des Conseillers du Commerce Extérieur de la France en février 2014.

Le leadership chinois dans le solaire photovoltaïque est aujourd’hui de notoriété publique. Ce secteur présente la particularité de servir à la fois les marchés grand public et industriel. En 2000, le marché pour ce type de technologies était encore embryonnaire et la production chinoise anecdotique. Or, ces dix dernières années, la croissance annuelle moyenne du secteur a atteint 55%. Fin 2012, selon les estimations de GTM Research, on trouvait dix entreprises chinoises[1] parmi les quinze premiers producteurs mondiaux de panneaux solaires[2], l’empire du milieu s’octroyant au total 64% du marché. A la même date, et de façon inverse, la Chine comptait pour seulement 8 GW sur 102 GW installés en cumul au niveau mondial tandis que l’Europe se taillait la part du lion avec 70 GW[i]. L’industrie chinoise s’est donc essentiellement développée grâce aux marchés extérieurs, en tirant les prix vers le bas : entre 2002 et 2012, le prix de vente moyen des panneaux solaires a baissé de 14% par an, alors que les coûts de production diminuaient seulement à un rythme de 10%[ii]. La surproduction a fait chuter les prix et laminé les entreprises occidentales[iii] (faillites de Q-Cells, Solon, Solyndra, Evergreen Solar…), tout en permettant aux industriels chinois de faire main basse sur le marché. Mais ils ont été pris à leur propre piège. Alors que le marché mondial en volume continuait de progresser[iv], les déficits ont fait leur apparition et les chiffres d’affaires se sont effondrés entre 2012 et 2011 : -44% pour Yingli Green Energy (à 1,8 milliards de dollars), -32% pour Canadian Solar (à 1,3 milliards de dollars), faillite de Suntech, naguère encore leader mondial[3]… Et les américains First Solar et SunPower ont repris le leadership. Pour venir en aide à ses entreprises, le pouvoir chinois a décidé d’accélérer la croissance du marché intérieur[4], tout en encourageant la restructuration et la concentration du secteur par une plus grande sélectivité sur les aides.

Cette conquête du marché mondial résulte de la combinaison entre une volonté du pouvoir central, et le dynamisme d’entrepreneurs souvent formés en Occident. Plus de 60% des membres des conseils d’administration des trois premières entreprises chinoise de photovoltaïque ont étudié ou travaillé à l’étranger. Shi Zhengrong, fondateur et ex-CEO de Suntech, est de nationalité australienne et sa société conduit des programmes de recherche avec l’Université de New South Wales où il fut étudiant. Shawn Qu, qui créa Canadian Solar en 2001, possède un passeport canadien, et a travaillé pour ATS, fournisseur d’équipements pour l’industrie solaire ainsi que dans sa filiale française Photowatt International[5]. Dans le board de ET Solar, on trouve un ancien de JP Morgan et un autre de la NASA … La Chine hors les murs existe d’abord par sa diaspora (on compterait 8 millions de chinois dans les pays industrialisés), mettant en action des savoirs, des compétences et des réseaux acquis hors de ses frontières[v].

D’un autre coté les dispositifs d’état destinés à soutenir cette industrie au titre de l’encouragement aux nouvelles technologies[vi] n’ont pas manqué, se traduisant notamment par des financements abondants et bon marché[6] (délivrés par Bank of China, China Development Bank, China Eximbank et la société d’assurance-crédit Sinosure) ainsi qu’un régime fiscal préférentiel[7] avec notamment un taux d’imposition réduit de 25% à 15%. Il est à noter que certaines marques de photovoltaïques ont également été aidées, y compris au niveau provincial, au titre de programmes de promotion des marques chinoises à l’export[8].

Cette politique volontariste est d’ailleurs à l’origine de contentieux déclenchés par des concurrents occidentaux ayant abouti en 2012 à l’instauration de droits de douane allant de 31% à 250% sur les importations chinoises aux Etats-Unis (entrainant une rétorsion chinoise sur les exportations de silicium américain) et en 2013 à un accord entre l’Union Européenne et la Chine encadrant les prix et les volumes importés[vii].

Mais si l’on revient à ses débuts, l’industrie photovoltaïque chinoise s’est également appuyée sur les capitaux occidentaux pour alimenter son ascension. Selon un schéma assez généralisé, les principaux fabricants ont en effet financé une partie de leur développement en créant des holdings dans des paradis fiscaux comme les Iles Vierges Britanniques ou les Iles Cayman. Ces sociétés ont ensuite émis des titres, le plus souvent à la bourse de New York, largement souscrits par des banques comme Goldman Sachs, Morgan Stanley ou Crédit Suisse[viii].

Pour terminer sur la question des financements, il faut aussi considérer que l’instauration de tarifs de rachat garantis (« feed-in tariffs ») dans plusieurs pays d’Europe a représenté une aide indirecte non négligeable pour ces entreprises, compte tenu de leur domination du marché, supportée par les contribuables européens.

Grâce à toutes ces ressources, les fabricants chinois de cellules photovoltaïques ont pu rapidement augmenter leur capacité de production et établir une présence commerciale directe sur les marchés les plus dynamiques. Suntech possède ainsi des implantations en Europe, aux Etats-Unis, en Australie, au Japon, en Corée et dans les Emirats Arabes Unis, sur lesquelles elle a pu s’appuyer pour créer des réseaux de distributeurs : elle en compte par exemple 19 en Allemagne. Le schéma est similaire pour Yingli Green Energy, Trina Solar, Canadian Solar et d’autres. Une option alternative est de profiter d’un réseau existant, ce que réalisa China Sunergy (CSUN) en s’alliant avec CEEG, une société chinoise de matériel électrique disposant déjà d’implantations commerciales internationales[ix] ; ou encore Hanergy en s’associant avec IKEA UK pour la vente de solutions grand public[x]. Le rachat d’un acteur local peut aussi donner le moyen de mettre la main sur un réseau déjà constitué, et une marque connue des consommateurs, comme le firent LDK en reprenant la société allemande Sunways début 2012[xi], et Hanergy, décidément très actif en Grande Bretagne, rachetant la société anglaise Engensa[xii].

Structuration de Yingli

Structure de Yingli Green Energy Holding Company
(Overcast/Olivier GUY)

Du coté de la production, très majoritairement située en Chine avec quelques implantations étrangères pour l’assemblage des modules, on voit aujourd’hui certains producteurs envisager de délocaliser soit pour se conformer à la règlementation des marchés visés, soit pour contourner les droits de douane. Ainsi, Canadian Solar va construire une usine en Indonésie avec la collaboration d’un partenaire local pour pouvoir bénéficier du tarif de rachat préférentiel dans ce pays. De même, Jinko Solar implante un site de production en Afrique du Sud[xiii]. CSUN va installer une chaine de montage en Turquie[xiv]. Suite à l’instauration de droits de douane prohibitifs aux Etats-Unis, des sociétés, comme Trina Solar, ont fait alliance avec des partenaires taïwanais pour contourner ces taxes[xv] ; malgré les différends politiques, les frères ennemis de Taipeh restent des partenaires naturels.

Pour consolider leur présence sur des marchés locaux, créer les débouchés pour leurs propres produits et capter une plus grande partie de la chaine de valeur (surtout en présence de tarifs de rachat garantis), les entreprises chinoises du photovoltaïque ont parfois choisi d’investir dans la partie « downstream » (conception des systèmes, construction et installation, opération et maintenance, financement) en propre ou en joint-venture. Leurs fortunes ont été diverses. Si cela semble par exemple réussir à Canadian Solar[xvi], Suntech y a plutôt connu des déboires.

Après avoir pris le contrôle de MSK, en 2006, pour s’implanter sur le marché japonais du BIPV (Building Integrated Photovoltaïcs), Suntech créait en 2008 avec la société américaine MMA Renewable Ventures la joint-venture Gemini Solar. Cette dernière avait pour objet de développer, financer, acquérir et exploiter des centrales solaires. Simultanément, Suntech absorbait EI Solutions, un intégrateur californien installant des systèmes sur toitures[xvii]. Gemini Solar sera abandonnée en 2010, la raison officielle étant que Suntech ne souhaitait pas concurrencer ses propres clients[xviii]. EI Solutions semble également avoir aujourd’hui disparu. En Europe, Suntech avait investi dans une société luxembourgeoise de financement, Global Solar Fund, fondée par l’un de ses ex-salariés espagnol. Pas de chance : les agissements frauduleux de cette personne furent l’un des déclencheurs de la cessation de paiement de Suntech en mars 2013[xix].

Malgré ces errements, les principales entreprises chinoises du solaire devraient continuer à se développer dans le downstream, à l’image de ET Solar Group qui met clairement en avant sa compétence EPC (Engineering, Procurement, Construction) et de GCL Solar Energy, fabricant de silicium, lingots et wafers[9]. Cette société possède aux Etats-Unis un centre de recherche et une structure de vente de projets solaires clés-en-main. Son rapport annuel fait état de l’existence de treize filiales d’opérations ad hoc dans ce pays [xx]. Citons encore Hanergy qui a récemment créé une filiale dédiée au développement et à l’exploitation de centrales et de systèmes intégrés au bâti, avec des implantations en Europe, en Amérique du Nord et du Sud, au Moyen-Orient, en Asie et dans le Pacifique[xxi]. Elle suit en cela l’exemple de sa concurrente américaine First Solar, produisant comme lui des cellules en couches minces, dont le modèle économique repose essentiellement sur cette compétence.

Le développement, le financement voire l’exploitation d’une installation solaire, comme la construction d’un barrage, peuvent naturellement s’inscrire dans le cadre de la coopération économique, notamment en Afrique. C’est par exemple le cas au Kenya où Dongfang Electric International Corporation et CJIC (China Jiangxi Corporation for International Economic and Technical Cooperation) vont construire des centrales photovoltaïques[xxii],[xxiii].

Souvent confrontés à un certain dénigrement, les producteurs photovoltaïques chinois ont cherché à se forger une image positive à l’étranger auprès des édiles et du grand public, en ayant recours au sponsoring sur leurs marchés cibles. Yingli Solar était par exemple partenaire de la coupe du monde 2010 en Afrique du Sud (son partenariat avec la FIFA est reconduit pour l’édition de 2014 au Brésil), le Bayern de Münich ou l’équipe nationale américaine de football[xxiv]. Trina Solar a soutenu l’équipe de F1 Lotus-Renault en 2010[xxv] et récemment « Nigeria Alternative Expo 2013 »[xxvi]. Jinko Solar est le sponsor principal du FC Valencia depuis 2012[xxvii]. CSUN a sponsorisé le deuxième « India Solar Energy Summit ». Dans la liste des sponsors 2012 du « GTM Solar Summit » qui se tient chaque année à Phoenix, on trouve JA Solar, ET Solar, Trina Solar, Jinko Solar et GCL Solar Energy.

Sur un autre aspect de la communication corporate, Yingli a récemment adhéré au programme « Climate Savers » du WWF. Pour valoriser ses produits sur le marché français, elle s’est appuyée sur une expertise réalisée par un bureau d’études parisien[xxviii], et elle a installé un laboratoire de tests dans la région de San Francisco pour gagner la confiance de ses clients américains.

yingli-wwfSignature en juin 2013 de l’adhésion de Yingli Solar  au programme « Climate Savers » du WWF
par Peter Baudoin, CEO de WWF China et Liansheng Miao, CEO de Yingli Solar (Photo : WWF China)

Si la Chine se tourne vers l’extérieur pour trouver capitaux et débouchés, elle peut aussi y chercher de la technologie. Dans la phase initiale, les industriels du solaire ont pour leur grande majorité adopté la technologie silicium, car il existait un marché concurrentiel pour l’acquisition de chaines de production clés-en-main de cellules et de modules, les procédés étaient éprouvés et les qualifications requises accessibles. Dans ce segment, les industriels ont progressivement mis en place leurs propres services de R&D, se focalisant surtout sur l’innovation incrémentale (process, design) plutôt que sur la recherche de ruptures. Notons que parmi les cadres scientifiques on trouve des diplômés d’universités américaines, comme Li Yuan-Min, le CTO[10] de Hanergy Solar qui possède un PhD de Harvard, voire des étrangers : le CTO de Suntech est l’australien Stuart Wenham[xxix]. La jeune société Silevo[xxx], qui développe des cellules solaires innovantes, a mis en œuvre un autre schéma : créée dans la Silicon Valley par Xu Zheng et Fu Jianming, deux anciens de la société américaine Applied Materials, elle effectue toute sa R&D en Californie mais a installé son site de production en Chine, obtenant pour cela des subventions de la ville de Hangzhou.

Occasionnellement, le rachat de compagnies occidentales en difficulté a bien sur été l’occasion de récupérer des savoir-faire technologiques. Ainsi, dans le domaine des panneaux dits en couches minces[11], dont la fabrication est moins banalisée que celle des produits en silicium cristallin, la société Hanergy, s’est illustrée en achetant successivement trois spécialistes du CGIS : l’allemand Solibro et les américains MiaSolé et Global Solar Energy.

HanergyChaine de fabrication de panneaux photovoltaïques en couches minces chez Hanergy (photo : Hanergy)

Sur la partie amont, l’élaboration du silicium et des lingots, le savoir-faire des industriels occidentaux dominants[12] est souvent protégé par le secret et l’effort de recherche chinois a été majoritairement porté -avec un certain succès- par l’état, désireux d’acquérir plus d’indépendance sur cet approvisionnement[xxxi] après l’explosion des prix due à la pénurie culminant en 2008. Cette volonté transparait également dans l’acquisition en 2011 par China Bluestar, filiale de l’entreprise d’état China National Chemical Corporation[13], de la société Elkem vendue par le conglomérat norvégien Orkla. Elkem est propriétaire d’une technologie innovante de production de silicium. Il s’agit là de l’une des plus grosses opérations de rachat effectuées par des chinois en Europe (2 Mds $)[xxxii].

 


[1] Il s’agit dans l’ordre de Yingli Green Energy, Suntech Power, Trina Solar, Canadian Solar, JA Solar, Jinko Solar, Haeron Solar, Hanwha SolarOne, Renesola, Tianwei New Energy. In cleantechnica.com . (http://cleantechnica.com/2013/05/11/solar-module-manufacturing-trends-in-2012/).

Remarque : Canadian Solar, société de droit canadien, et Hanwha SolarOne, société chinoise (SolarFun) rachetée par le groupe coréen Hanwha, sont considérées comme des fabricants chinois, la quasi-totalité de leurs opérations industrielles étant localisées en Chine.

[2] Panneau ou module solaire photovoltaïque = assemblage de cellules photovoltaïques, prêt à installer

[3] A l’heure où nous écrivons, Suntech est en passe d’être reprise par la société hong-kongaise Shunfeng. (http://www.chinadaily.com.cn/business/2013-10/10/content_17020348.htm)

[4] Le plan quinquennal 2011-2015 pour les énergies renouvelables rendu public par la National Energy Administration (NEA) en aout 2012 prévoyait d’atteindre une puissance totale installée de 424 GW dont 290 en hydraulique, 100 en éolien 21 en solaire et 13 en biomasse. L’objectif en solaire a été récemment portée à 41 GW.

[5] Photowatt est aujourd’hui filiale d’EDF Energies Nouvelles.

[6] Le montant des prêts octroyés a parfois été confondu avec l’ouverture de lignes de crédit, partiellement utilisées, entrainant une exagération dans les chiffres. Cf « The Reality of China’s Billions in Solar Loans » in greentechmedia.com, 28/09/2011 (http://www.greentechmedia.com/articles/read/The-Reality-of-Chinas-Billions-in-Solar-Loans)

[7] Voir sur ce sujet le recensement des aides effectué par le groupement EU-ProSun (http://www.prosun.org/fr/component/downloads/downloads/59.html)

[8] Ibidem

[9] Tranche de silicium découpée dans un lingot et utilisée comme base de fabrication pour les cellules photovoltaïques

[10] Chief Technology Officer

[11] Technologie consistant à déposer sur un substrat une couche très fine de matériau photovoltaïque comme le silicium amorphe (a-Si), le Tellurure de Cadmium (CdTe) ou le Cuivre Indium Gallium Selenium (CIGS)

[12] Hemlock, Wacker, Sun Edison, REC

[13] Il est intéressant de constater que le fonds d’investissement américain Blackstone possède 20% du capital de l’entreprise d’état China National Chemical Corp.

 


[i] “Global Market Outlook for Photovoltaïcs 2013-2017”, European Photovoltaïc Industry Association, juin 2013

[ii] “Notes from the Solar Underground: The Price/cost conundrum” Paula Mints, 08/10/2013 (http://paulamspv.com/2013/10/08/notes-from-the-solar-underground-the-pricecost-conundrum/)

[iii] “Rest in Peace: The List of Deceased Solar Companies”, greentechmedia.com, 06/04/2013 (http://www.greentechmedia.com/articles/read/Rest-in-Peace-The-List-of-Deceased-Solar-Companies)

[iv] “Global Market Outlook for Photovoltaïcs 2013-2017”, déjà cité

[v] “Economic analysis of the photovoltaic industry: globalisation, price dynamics, and incentive policies”. Thèse de doctorat d’Arnaud Fayet de la Tour, Mines Paritech, décembre 2012.

[vi] Les produits photovoltaïques figurent sur le ”Catalogue of Chinese High-Tech Products for Export” et la “List of High and New-Tech Products”, ouvrant la porte à certains avantages.

[vii] “European Commission adopts price undertaking in EU-China solar panels case”. European Commission, 02/08/2013 (http://trade.ec.europa.eu/doclib/press/index.cfm?id=957)

[viii] “Chinese solar panel companies financed by U.S. investment banks”, triblive.com, 11/12/2011 (http://triblive.com/x/pittsburghtrib/news/s_771460.html#axzz2i5iDTKSd)

[ix] “China Sunergy Announces Acquisition of Two Solar Module Manufacturers”, PR Newswire, 15/03/2010 (http://www.prnewswire.com/news-releases/china-sunergy-announces-acquisition-of-two-solar-module-manufacturers-87695977.html)

[xi] “LDK Solar Makes Bid for Sunways to Secure Distribution” Bloomberg, 04/01/2012 (http://www.bloomberg.com/news/2012-01-02/ldk-solar-enters-german-market-adds-technology-with-sunways-bid.html)

[xiii] “Analysis: China’s pioneers to drive recovery in solar equipment demand”, reuters.com, 18/10/2013 (http://www.reuters.com/article/2013/10/18/us-solar-equipment-analysis-idUSBRE99H0OK20131018)

[xiv] “Q4&FY 2012 Earnings Call Presentation”, CSUN, 12/04/2013

[xv] “Breaking News: Final Commerce Determination on Chinese Solar Cell Tariffs”, greentechmedia.com, 10/10/2012 (http://www.greentechmedia.com/articles/read/Breaking-News-Final-Commerce-Determination-on-Chinese-Solar-Cell-Tariffs)

[xvi] “Which Chinese Solar Companies Will Survive?”, renewableenergyworld.com,11/10/2013 (http://www.renewableenergyworld.com/rea/blog/post/2013/10/which-chinese-solar-companies-will-survive)

[xviii] “Suntech backs down on solar development”, San Francisco Business Times, 22/10/2010 (http://www.bizjournals.com/sanfrancisco/print-edition/2010/10/22/suntech-backs-down-on-solar-development.html)

[xix] “Suntech Unit Bankruptcy Had Roots in Deadbeat Customers”, Bloomberg, 03/04/2013 (http://www.bloomberg.com/news/2013-04-02/suntech-unit-bankruptcy-had-roots-in-deadbeat-customers.html).

[xxi] “Hanergy Global Solar Power and Applications Group Newly Established” ACN Newswire, 28/04/2013 (http://www.acnnewswire.com/press-release/english/12963/hanergy-global-solar-power-and-applications-group-newly-established)

[xxii] « Nakuru eyes 50MW solar power in deal with Chinese”, Business Daily, 31/07/2013 (http://www.businessdailyafrica.com/Nakuru-eyes-50MW-solar-power-in-deal-with-Chinese/-/539546/1933018/-/x7idcbz/-/index.html)

[xxiii] “Chinese PV manufacturers setting up shop in Kenya”, PV Magazine, 21/06/2013 (http://www.pv-magazine.com/news/details/beitrag/chinese-pv-manufacturers-setting-up-shop-in-kenya_100011806/)

[xxv] “Trina Solar sponsor de Renault”, sportauto.fr, 12/05/2010 (http://news.sportauto.fr/news/1429085/Trina-Solar-Renault-Sport-Auto)

[xxvi] “Trina Solar is NAEE 2013 Platinum Sponsor”, afsea.org (http://www.afsea.org/2013/09/trina-solar-is-naee-2013-platinum.html)

[xxviii] “Yingli Solar : Impact carbone des modules inférieur de 40% à la moyenne” enerzine.com, 26/03/2013 (http://www.enerzine.com/1/15500+yingli-solar—impact-carbone-des-modules-inferieur-de-40-pct-a-la-moyenne+.html)

[xxxi] “Economic analysis of the photovoltaic industry: globalisation, price dynamics, and incentive policies”, déjà cité

[xxxii] “Orkla sells Elkem to China’s BlueStar for $2 billion”, Reuters, 11/01/2011 (http://www.reuters.com/article/2011/01/11/us-orkla-idUSTRE70A13Q20110111)

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La Chine hors les murs : le secteur hydraulique

Cet article est extrait de ma contribution à l’étude « La Chine hors les murs » publiée par le Comité National des Conseillers du Commerce Extérieur de la France en février 2014. 

Fin aout 2012, l’ONG International Rivers dénombrait 308 projets de barrages répartis dans 70 pays impliquant des entreprises ou des banques chinoises[i]. La Chine possède plus de la moitié des quelque 50.000 barrages de plus de quinze mètres de haut existant dans le monde et ses entreprises nationales dominent le marché mondial. Désireux de conforter cette domination, le gouvernement chinois a formé en septembre 2011, sous l’égide de la SASAC (State Owned Asset Supervision and Administration Commission), deux conglomérats regroupant notamment l’ensemble des compétences requises pour mener à bien la construction de grands barrages hydroélectriques. Il s’agit d’une part de China Power Construction Group qui détient Sinohydro et HydroChina  et d’autre part de China Energy Construction Group, maison mère de Gezhouba et de China Power Engineering Consulting Group. D’autres sociétés sont également capables d’intervenir à l’international comme la China  Three  Gorges  Project  Corporation (CTGPC), la China International Water and Electric Corporation ou les compagnies d’électricité : Huaneng,  Datang, Guodian, China Power Investment… Pour ces derniers, le développement de projets dans les pays limitrophes (Myanmar, Laos) peut s’accompagner d’un contrat leur garantissant le transfert de l’électricité produite vers la Chine.

La plupart de ces grandes compagnies déploient également leurs activités de développeur et d’opérateur dans le solaire et l’éolien.

Sinohydro (22 milliards de $ de chiffre d’affaires en 2012 dont 28% à l’étranger) occupe la première place mondiale pour la construction de barrages. Son intervention, comme celle des autres compagnies, peut se limiter à un contrat de sous-traitant construction ou bien consister en une prestation complète EPC (Engineering, Procurement, Construction) avec une livraison clés-en-main, voire aller jusqu’à un contrat de type BOT (Build,Operate,Transfer) dans lequel le constructeur du barrage en reste propriétaire pendant un certain nombre d’années (25/30 ans), se rémunérant sur la vente d’électricité. A l’issue de cette période d’exploitation, l’ouvrage est en général remis à l’état hôte.

Le Sud-Est Asiatique représente le principal débouché pour le savoir-faire chinois en matière d’énergie hydroélectrique. Mais ces dernières années se sont caractérisées par une volonté d’ouverture à de nouveaux marchés comme le Pakistan, l’Amérique Latine et l’Afrique (Ghana, Ethiopie, Soudan…).

Pour des chantiers de l’envergure d’un grand barrage, le financement figure naturellement au premier plan des questions essentielles à traiter. L’apport des institutions chinoises s’inscrit ici dans une logique de renforcement des liens économiques et politiques avec des partenaires riches en matières premières, en débouchés commerciaux, ou stratégiquement situés sur des routes commerciales. Il peut prendre la forme d’aides directes, de prêts bonifiés ou non, et d’investissements grâce par exemple au CADFund (China-Africa Investment Fund) créé en 2007 par la China Development Bank[ii].

Il a parfois été reproché aux banques chinoises de fournir des financements à des projets considérés comme néfastes sur le plan social et environnemental par la communauté internationale. Ainsi le barrage de Merowe (Soudan), sur le Nil, financé en grande partie par China Import Export Bank, a donné lieu à une vive résistance locale et à de nombreuses critiques de par le monde[iii]. Il faut malgré tout remarquer que des entreprises occidentales (Lahmeyer International, Alstom, ABB) n’ont pas pour autant refusé de participer au chantier.

barrage de MeroweBarrage de Merowe sur le Nil (Soudan).
(photo : China International Water and Electric Corp.)

D’une façon générale, la politique chinoise de coopération se conforme aux principes du Consensus de Pékin qui, par opposition au Consensus de Washington, prône la non-ingérence dans les affaires intérieures et la séparation entre l’économie et les droits civiques. De fait, les entreprises chinoises n’ont commencé que récemment à se convertir aux bonnes pratiques communément admises dans les grands projets d’infrastructures énergétiques. Ce mépris de l’environnement et des populations locales, pratiqué avec l’assentiment de pouvoirs en place peu démocratiques, a parfois engendré l’animosité des habitants lors de certains chantiers de barrages[iv]. Au niveau diplomatique, des problèmes peuvent également surgir dans le cas où la Chine envisage de barrer un fleuve sur son territoire lorsque celui-ci irrigue d’autres pays en aval, le Brahmapoutre étant l’exemple emblématique de cette situation[v].

 


[i] “The New Great Walls, a guide to china’s overseas dam industry”, International Rivers, novembre 2012

[ii] “CADFund To Invest $2.4 Billion In African Projects”, ventures-africa.com, 01/07/2013 (http://www.ventures-africa.com/2013/07/cadfund-to-invest-4-2-billion-in-african-projects/)

[iii] “The Merowe Dam”, Centro Documentazione Conflitti Ambientalli (http://www.cdca.it/spip.php?article1712&lang=en)

[iv] “China-backed Dams Escalating Ethnic Tension in Burma”, internationalrivers.org, 26/03/2013 (http://www.internationalrivers.org/resources/china-backed-dams-escalating-ethnic-tension-in-burma-7906)

[v] “One river, two countries, too many dams”, The Hindu, 02/04/2013 (http://www.thehindu.com/opinion/op-ed/one-river-two-countries-too-many-dams/article4570590.ece)

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La revanche d’Edison

Thomas Edison (source Library of Congress)

A la fin du 19ème siècle Thomas Edison et Georges Westinghouse s’affrontaient dans ce qui fut nommé « la guerre des courants », chacun essayant d’imposer sa technologie pour conquérir le marché naissant de la distribution d’électricité.

En 1882, la Edison Illuminating Company avait pris l’avantage en ouvrant la première centrale électrique commerciale de l’histoire, au 257 Pearl Street dans Manhattan. En quelques années, plusieurs centaines de clients étaient ainsi desservis en courant continu grâce aux six dynamos géantes installées dans cette usine. Homme d’affaires avisé, Edison avait développé son infrastructure de réseau électrique pour pouvoir vendre les lampes à incandescence dont il détenait le brevet.

Bien que le service connût un certain succès, Georges Westinghouse, un ingénieur spécialisé dans les chemins de fer, en avait perçu les limitations commerciales : à cause des pertes en lignes par effet joule, dues au fait que le courant était de faible tension (110 volts) et de forte intensité, les clients devaient se trouver dans un rayon de moins d’un mile du point de production. Il aurait donc fallu multiplier les centrales pour développer le marché.

Une des dynamos « jumbo » du 257 Pearl Street
(Source : IEEE Global History Network)

En 1886, Westinghouse décida donc de créer une compagnie concurrente, la Westinghouse Electric Company, pour promouvoir le courant alternatif. Avec ce type de courant, et grâce à l’invention du transformateur par le français Gaulard et l’anglais Gibbs, on pouvait en effet augmenter la tension sur les lignes de transport, diminuant ainsi l’intensité et par là-même les pertes. Dans les années 1880, Nikola Tesla – ex-collaborateur d’Edison -  et le trio hongrois ZBD (Zipernowsky, Bláthy, Déri) apportèrent d’autres innovations décisives qui firent du courant alternatif une option technologique performante.

Edison ne recula devant rien pour discréditer son adversaire, allant même jusqu’à électrocuter en public, de façon répétée, des animaux (dont un éléphant, âmes sensibles s’abstenir) pour démontrer le danger des tensions élevées préconisées par Westinghouse. Ces expériences macabres furent à l’origine de l’invention du mot électrocution, contraction de « electrical execution ». Elles firent aussi germer le concept de chaise électrique, mis au point par Brown et Kennelly, deux employés d’Edison. Utilisée pour la première fois à New York en 1890, et bien que la mise à mort du condamné ait duré huit minutes, ce système devait ensuite être adopté progressivement dans l’ensemble des Etats-Unis.

La première exécution par électrocution
(The Kendallville Standard, 15/08/1890)

En dépit de la pugnacité d’Edison, l’inauguration en 1896 de la centrale électrique des chutes du Niagara, construite par Westinghouse et alimentant la ville de Buffalo symbolisa la victoire de Westinghouse et marqua le début de la domination écrasante du courant alternatif dans le transport et la distribution d’électricité.

Niagara Company DiagramDiagramme de distribution de la centrale des Chutes du Niagara
(Source : IEEE Global History Network)

Cependant, Edison aura peut-être eu raison trop tôt. La technologie évoluant, notamment pour la conversion d’un type de courant à un autre, les avantages du courant continu haute tension (ou HVDC pour High Voltage Direct Current) pour le transport de l’électricité sur des distances de plus de mille kilomètres sont devenus indiscutables : moins de pertes, coût global inférieur, impact environnemental diminué (seulement deux cables nécessaires au lieu de trois). Pour augmenter ou diminuer le voltage, on utilise un transformateur qui ne peut traiter que du courant alternatif ; la génération de HVDC nécessite donc d’élever d’abord la tension du courant alternatif qui sort des centrales de production (en général de vingt jusqu’à plusieurs centaines de kiloVolts) puis de le « redresser » en courant continu dans un poste électrique avant de l’injecter sur la ligne à très haute tension. A l’autre bout de la ligne, on effectue les opérations inverses pour servir les abonnés.

Emprises comparées de lignes à haute tension pour une puissance de 2000 MW
DC=direct current=courant continu AC=alternating current=courant alternatif
(Source : HVDC power transmission, Ryan Hamerly, Stanford University)

Le courant continu s’impose dans deux autres cas de figure :pour  l’interconnexion entre réseaux nationaux aux fréquences non synchronisées, et pour les cables enterrés, au delà d’une distance de cinquante kilomètres, longueur à partir de laquelle la transmission en courant alternatif devient de plus en plus difficile à cause de phénomènes parasites. La liaison entre la France et l’Angleterre, mise en service en 1981, ainsi que l’interconnexion France-Espagne qui ouvrira cette année sous les Pyrénées, ou encore la future liaison Savoie-Piémont, fonctionnent ainsi en courant continu.

La mise au point par le groupe helvético-suédois ABB, suivi de Siemens et Alstom, du VSC (Voltage Source Converter), une technologie compacte et adaptée à une production intermittente permet aujourd’hui la conversion en courant continu de l’électricité éolienne directement sur des plateformes offshore et, par voie de conséquence, de faire sauter le verrou de distance imposé par le courant alternatif.

Schéma de raccordement d’un parc éolien à la terre en courant continu
(Source : Siemens Press Pictures)

Jusqu’à présent la faisabilité technique d’un grand réseau à courant continu reliant à la fois entre eux les grands parcs éoliens offshore et les réseaux alternatifs terrestres n’était pas démontrée car les équipements de sécurité adéquats (systèmes de détection et disjoncteurs) n’existaient pas pour les grandes puissances. Or, au terme du projet TWENTIES représentant trois ans de recherche, le gestionnaire du réseau de transport français, RTE, vient de valider les principes de conception et les technologies d’un tel réseau (notamment avec Alstom) ce qui ouvre de nouvelles perspectives à l’intégration de l’éolien offshore. En effet, une mise en réseau de l’ensemble des éoliennes implantées au large des côtes européennes permettrait de résoudre en partie les problèmes liés à l’irrégularité de la ressource.

A un autre niveau, il ne faut pas oublier que la grande majorité de nos appareils électriques et électroniques fonctionnent en courant continu. Les convertisseurs doivent se compter par dizaines dans chaque foyer de pays développé, ce qui donne une idée du gaspillage de matières premières et d’énergie que cela représente. Les possibilités d’économie sont réelles. Ainsi, ABB estime pouvoir diminuer la consommation d’électricité d’un data center jusqu’à 20% avec son système d’alimentation en courant continu (voir à ce propos cette excellente infographie d’ABB sur l’impact énergétique des data centers).

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Ecotaxe : un enfer pavé de bonnes intentions

Le rejet de l’écotaxe, à coups d’arguments souvent fallacieux, par toute une frange de la population nous montre que les citoyens n’adhèrent pas aux réformes à raison de leurs simples vertus intrinsèques et qu’il faudra trouver d’autres voies que la contrainte pour engager la France dans l’effort collectif que requiert le développement durable.

Avec l’écotaxe, on nage en pleine cacophonie schizophrénique. Personne ne semble plus la défendre à part les Verts, et encore mollement car on a du leur demander en haut lieu de bien vouloir, pour une fois, éviter de jeter de l’huile sur le feu.

A droite on tire à boulets rouges sur la pression fiscale mais c’est bien la précédente majorité qui a décidé l’instauration de l’écotaxe. A gauche, on se veut écologiste mais l’on se doit d’être à l’écoute des mouvements sociaux, fussent-ils anti-écologistes. Les syndicats se retrouvent eux aussi dans une situation intenable : d’un coté, les plans sociaux se succèdent en Bretagne et ils ne veulent pas soutenir une mesure qui risquerait d’augmenter les difficultés économiques de la région ; de l’autre ils ne peuvent ouvertement s’opposer à un alourdissement des charges des employeurs -comme l’écotaxe- puisqu’ils reprochent en permanence au gouvernement de faire des cadeaux aux patrons. Quant aux exploitants agricoles, ils déplorent la concurrence déloyale des tomates d’Espagne et des porcs venus d’Allemagne, mais ils refusent la taxe qui renchérirait leur coût à raison de la distance parcourue. Bienvenue en France.

Heureusement, tout ce petit monde se retrouve lorsqu’il s’agit de désigner un bouc émissaire en la personne d’Ecomouv’, la société qui a remporté l’appel d’offres du partenariat public-privé de l’écotaxe. Son tort principal réside dans son origine italienne, autant dire tout de suite qu’elle est aux ordres de la mafia. Rappelons quand même que quatre sociétés françaises en sont actionnaires minoritaires au côté d’Autostrade : Thalès, SNCF, SFR et Steria. Certes l’appel d’offres fut en son temps contesté –par les perdants- mais le Conseil d’Etat en a finalement validé le résultat. Quant au prix des prestations facturé par Ecomouv’, qui suscite l’indignation de certains, il était moins élevé que ceux des concurrents. A ce sujet, on entend notamment protester contre le fait que les frais de recouvrement de l’écotaxe atteindraient 20% de son montant au lieu de 1,2% pour l’impôt sur le revenu. Il s’agit là d’une comparaison totalement inappropriée compte tenu du cahier des charges du prestataire qui doit assurer le financement, la construction et la maintenance d’une infrastructure lourde (4.100 portiques, 600.000 boitiers) ainsi que la gestion de la collecte de la taxe. L’état aurait pu lui même assumer toutes ces tâches mais il lui aurait fallu pour cela acquérir le savoir-faire, monter de toutes pièces une nouvelle administration et s’endetter pour financer le système… avec une addition finale peut-être moins élevée, mais rien n’est moins sur. Quoi qu’il en soit, la comparaison avec le système allemand, qui n’est pas opéré par Ecomouv’, montre que le montant reste dans la norme, même si la marge finale est probablement assez confortable, aux alentours de 10%. Enfin, à ceux qui s’émeuvent du recouvrement d’une taxe par des entités privées, on peut opposer que c’est déjà le cas du principal impôt français : la TVA. Pour éviter les manipulations financières, le produit de la taxe devra être déposé sur un compte bancaire spécial ouvert à la Banque de France, dont les mouvements débiteurs ne pourront se faire qu’au profit du Trésor Public.

A première vue, l’écotaxe présente un certain nombre d’aspects positifs. Après tout, il y a une logique bien compréhensible : plus on pollue, plus on paie. Son montant est proportionnel à la distance parcourue (en moyenne 13 centimes par kilomètre) et varie en fonction du tonnage du véhicule et de ses performances environnementales (normes diesel « EURO »). Le poids administratif est faible pour les redevables car, après enregistrement des véhicules, le calcul est automatisé grâce aux boitiers fournis sans frais aux transporteurs et installés dans les véhicules (les « OBU » : On-board Unit) et aux portiques routiers. Enfin, elle concerne aussi les véhicules étrangers. Selon le ministère de l’écologie, « l’écotaxe vise à instaurer un cercle vertueux : dans une logique écologique, c’est un signal prix pour inciter à modifier les comportements en faveur de modes de transport plus durables ; elle permet aussi de faire payer l’usage des routes par l’utilisateur réel, tout en dégageant des recettes pour financer les infrastructures de transport, notamment le rail et le transport fluvial. Comme elle concerne aussi les camions vides, elle sera dissuasive et incitera les transporteurs à rationaliser leurs tournées. » (L’écotaxe poids lourds, Ministère de l’Ecologie, du Développement Durable et de l’Energie).

Tout cela est bel et bon, mais le péché originel de l’écotaxe est probablement de s’inscrire dans la logique d’une écologie punitive. Dans le projet avorté de taxe carbone en 2010, il était question de compenser intégralement son montant par des baisses d’impôts. L’écotaxe, qui doit financer des infrastructures de transport, est en revanche perçue comme une charge supplémentaire n’apportant aucune contrepartie à ceux qui la paient. Même si elle doit être répercutée sur le client final, les transporteurs trouvent injuste de devoir supporter son paiement au nom de la collectivité et les producteurs craignent de ne pas pouvoir récupérer leur mise auprès de la grande distribution. Pour les transporteurs, la situation est même assez kafkaïenne puisque la taxe servira à financer des modes de transport qui leur feront ensuite concurrence. En outre elle s’ajoute, avec grosso modo les mêmes objectifs, à la Taxe Spéciale sur certains Véhicules Routiers (dite « taxe à l’essieu ») et bien sur la TICPE (Taxe Intérieure de Consommation sur les Produits Energétiques) qui s’applique aux carburants et dont les transporteurs peuvent récupérer une partie. On exonère d’un coté et on retaxe de l’autre…

Mais finalement, le rejet ne provient-il pas avant tout, de façon plus ou moins consciente, du caractère quasi-orwellien de tout l’arsenal technologique mis en œuvre : portiques, bornes et boitiers enregistrent tous les mouvements et traquent les contrevenants de façon implacable. Il est impossible d’y échapper et cela finit par devenir insupportable aux citoyens.

Le développement durable est-il à ce prix ?

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